L'idylle rurale exerce une étrange attraction sur nous. Imaginez un pays vert et agréable : des moutons blancs parsèment les collines ondulantes comme les souffles d'un train à vapeur. Des enfants avec des fleurs dans les cheveux dansent autour de mâts de couleur. Pendant ce temps, dans un chapiteau blanc, où des banderoles flottent dans la brise, des rubans surdimensionnés sont décernés pour la meilleure génoise. Mais en creusant un peu plus, on découvre de vieilles haines enfouies sous les pâturages et la terre sillonnée.
Ce mois-ci, notre newsletter met en lumière un genre fascinant et dérangeant, celui du Folk Horror. Évoquant des histoires où le folklore, la nature et la peur s'entrelacent, ce genre particulier joue sur nos peurs les plus ancestrales, celles qui surgissent des mythes oubliés, des traditions anciennes et des croyances païennes profondément enracinées dans les campagnes. Si définir précisément ce qu’est le Folk Horror peut sembler aussi difficile que d’enfermer la brume dans une boîte, il suffit d’évoquer certaines de ses œuvres emblématiques pour en ressentir toute la puissance.
Avec des œuvres comme The Wicker Man (1973) ou Midsommar (2019), le Folk Horror se distingue par une atmosphère particulière, où la beauté apparente de la nature côtoie l'inquiétude diffuse des forces occultes. Ces récits évoquent souvent des communautés isolées, coupées du monde moderne, où des rituels ancestraux régissent la vie quotidienne. Ce qui se joue alors, c'est un retour à des temps anciens, à une époque où les croyances populaires et le mysticisme n’étaient pas questionnés, mais acceptés comme partie intégrante de la vie. Les personnages, souvent des étrangers à ces communautés, se retrouvent pris au piège dans des situations où le rationnel n’a plus sa place.
Pourquoi ce retour à des croyances anciennes et à des rites mystérieux fascine-t-il autant ? Peut-être parce qu’il révèle une tension profonde entre le monde moderne, avec ses certitudes et sa science, et une part de nous-mêmes qui reste connectée à des peurs plus primaires. Dans The Witch (2015), par exemple, l’isolement d’une famille aux abords d’une forêt inquiétante en Nouvelle-Angleterre du XVIIe siècle fait ressurgir des angoisses profondément enfouies sur la sorcellerie et la damnation. Les personnages sont confrontés à des forces qu’ils ne comprennent pas, mais qui se révèlent être les manifestations d’une terreur collective nourrie par la religion et le folklore.
Ce genre de récit nous interroge sur notre rapport à la nature, aux croyances et aux traditions. Quelles vérités effrayantes peuvent encore résider dans nos paysages bucoliques, dans les chants anciens et les rituels de nos ancêtres ? Le Folk Horror explore cette idée que sous la surface apaisante de la campagne et de la ruralité, se cachent souvent des horreurs latentes, des pratiques occultes et des secrets que personne n’ose plus évoquer.
Historiquement, le Folk Horror est souvent associé à une "sainte trinité" de films britanniques des années 60 et 70 : Witchfinder General (1968), The Wicker Man (1973), et The Blood on Satan's Claw (1971). Ces œuvres ont cristallisé l’imaginaire collectif autour de ce que représente l’horreur folklorique : des paysages ruraux, des croyances païennes, et une opposition violente entre des valeurs modernes et des traditions anciennes. The Wicker Man, sans doute l’un des exemples les plus célèbres, illustre parfaitement cette dynamique. On y suit un policier venu enquêter sur la disparition d’une jeune fille dans une petite île écossaise. Ce qu’il découvre n’est rien d’autre qu’une société régie par des croyances païennes et des rituels sacrificiels. L’horreur se cache ici dans la normalité apparente des habitants et la beauté trompeuse de la nature. Mais réduire le Folk Horror à quelques films britanniques serait une erreur. Le genre a évolué, et s’est internationalisé. Midsommar d’Ari Aster transpose le modèle du Wicker Man dans un cadre suédois, où un groupe de jeunes Américains se retrouve pris au piège dans une communauté célébrant un festival estival inquiétant. Ce qui semblait au départ une escapade bucolique devient rapidement une descente dans une horreur ritualisée, à la lumière éclatante du jour.
Le Folk Horror n'est pas seulement réservé au cinéma ou à la littérature. Il a aussi trouvé un écho retentissant dans le monde du jeu vidéo, où l’immersion dans des mondes inquiétants et chargés de mystère devient une expérience encore plus intime et oppressante. Le jeu vidéo Bloodborne, avec son atmosphère gothique et ses inspirations lovecraftiennes, est un parfait exemple d'une œuvre où l'horreur est imprégnée de mythes anciens et de rituels occultes. Le joueur, évoluant dans la ville maudite de Yharnam, découvre peu à peu un monde peuplé de créatures monstrueuses, et des cultes dédiés à des divinités anciennes Dans un autre registre, Mundaun, sorti en 2021, nous plonge dans une vallée des Alpes suisses où le folklore local prend vie sous la forme de créatures cauchemardesques et de rituels païens. Ce jeu, dessiné entièrement à la main, nous montre à quel point les paysages naturels, souvent magnifiques, peuvent aussi être des lieux d’angoisse et de terreur. Le jeu vidéo permet une immersion totale dans cet univers, renforçant encore l’expérience sensorielle du joueur, qui explore des lieux où chaque recoin peut révéler une nouvelle horreur ancestrale. Les exemples de jeux vidéo inspirés du Folk Horror ne manquent pas, du terrifiant Silent Hill et ses mystères occultes, à des œuvres plus récentes comme Cult of the Lamb, où des rituels sacrificiels et des cultes païens sont au cœur de l'expérience ludique. Ces jeux, à leur manière, mettent en avant la puissance narrative du genre et la façon dont il peut être réinventé dans des médiums immersifs.
Le Folk Horror connaît aujourd'hui une véritable renaissance. Le documentaire Woodlands Dark and Days Bewitched (2021), qui explore les origines et l’évolution du genre, souligne à quel point cette forme de narration est toujours aussi pertinente et puissante. Face aux angoisses contemporaines liées à la technologie, à l’écologie ou encore à la politique, le Folk Horror nous ramène à une forme de terreur plus primitive, celle qui surgit des forces naturelles et de nos rapports complexes avec la tradition et le passé. Le Folk Horror n’est pas figé dans le temps ou l’espace. Il est vivant, adaptable, et trouve un écho dans toutes les cultures. Chaque société possède son propre folklore, ses propres peurs ancestrales, et c’est dans cette richesse que le genre puise pour nourrir nos angoisses modernes. Le Folk Horror, c’est l’angoisse que l’on ressent en s’enfonçant trop loin dans une forêt, en quittant les sentiers battus, en affrontant des forces que l’on ne comprend pas. C’est le passé qui ressurgit, prêt à nous rappeler que certaines histoires ne meurent jamais.
Hauntya va débuter ce mois en expliquant comment la folk horror nous permet de découvrir les traditions et folklore du monde. Qu’est-ce que le folk horror permet dans les jeux vidéo ? Non seulement d’avoir peur avec des créations qu’on ne connaît pas, mais également de découvrir le folklore et les légendes d’autres pays, d’autres civilisations du monde. En partant des concepts du folklore et du folk horror qui en dérive, on découvre des traditions et un peu l'identité, la manière de voir d'autres pays.
Bénédicte continuera avec une analyse de la figure de Baba Yaga. Une maison avec des pattes de poulet ? Une bâtisse qui se déplace là, à la périphérie de votre champ de vision ? Connaissez-vous cette sorcière, celle qui hante les nuits des enfants et des adultes ? Baba Yaga, figure mythologique slave, a fait quelques incursions dans la pop culture... Figure discrète, la seule perspective de la croiser nous emplit d'effroi... ou de curiosité ! Alors allons à sa rencontre, voulez-vous ?
Ce sera ensuite mon tour d’attaquer le sujet en abordant le found footage dans le jeu vidéo, et comment ce genre codifié s’avère être un des meilleurs moyens de rendre la terreur si unique de la folk horror.
Enfin, Yaël finira le mois en abordant la nécessité de moderniser des récits pour la plupart ancestraux pour les adapter au médium du jeu vidéo et tous les questionnements que cela peut engendrer. Entre tradition et modernité vous avez dit ?
C’est un thème qui nous parle, vous l’aurez compris, et qui est étrangement de saison n’est-ce pas ? Faites vous une boisson chaude, on se retrouve la semaine prochaine pour notre premier article…



